Antonio Fiori : Retraites , une réforme pour de bon

Les chimistes admettent par analogie l’existence de corps élémentaires qu’on n’a pas pu isoler jusqu’ici ; ils assignent même les familles ou les groupes naturels dans lesquels ces corps inconnus doivent se ranger ; mais, pour cela, ils ne tiennent compte que des analogies que présentent, d’après leur mode d’action chimique, les composés dans la constitution desquels sont réputés entrer les radicaux inconnus. Dans tous les jugements que nous venons de passer en revue, l’esprit ne procède point par voie de démonstration, comme lorsqu’il s’agit d’établir un théorème de géométrie, ou de faire sortir, par un raisonnement en forme, la conclusion des prémisses. Ainsi la raison, qui contrôle tout en nous, se contrôle elle-même ; et ce n’est point là une supposition, mais un fait que l’observation constate immédiatement en nous, et que les débats de la philosophie n’ont fait que traduire sur la scène de l’histoire… mais de ce que la raison élève ce doute sur elle-même, s’ensuit-il que la raison qui peut l’élever puisse le résoudre ? Il y a donc, indépendamment de la preuve qu’on appelle apodictique, ou de la démonstration formelle, une certitude que nous avons souvent nommée (avec les auteurs) certitude physique, en tant qu’elle s’applique à la succession des événements naturels, mais qu’on pourrait qualifier aussi de philosophique ou de rationnelle, parce qu’elle résulte d’un jugement de la raison qui, en appréciant diverses suppositions ou hypothèses, admet les unes à cause de l’ordre et de l’enchaînement qu’elles introduisent dans le système de nos connaissances, et rejette les autres comme inconciliables avec cet ordr Par exemple, telles théories physiques sont, dans l’état de la science, réputées plus probables que d’autres, parce qu’elles nous semblent mieux satisfaire à l’enchaînement rationnel des faits observés, parce qu’elles sont plus simples ou qu’elles font ressortir des analogies plus remarquables ; mais la force de ces analogies, de ces inductions, ne frappe pas au même degré tous les esprits, même les plus éclairés et les plus impartiaux. La raison est saisie de certaines probabilités qui pourtant ne suffisent pas pour déterminer une entière conviction. Ces probabilités changent par les progrès de la science. Telle théorie, repoussée dans l’origine et ensuite longtemps combattue, finit par obtenir l’assentiment unanime ; mais les uns cèdent plus tard que d’autres : preuve qu’il entre dans les éléments de cette probabilité quelque chose qui varie d’un esprit à l’autre. Sur d’autres points nous sommes condamnés à n’avoir jamais que des probabilités insuffisantes pour déterminer une entière conviction. Telle est la question de l’habitation des planètes par des êtres vivants et animés. À la vue d’un fragment d’os ayant appartenu à un animal dont l’espèce est perdue, mais dont les congénères vivent encore à l’époque actuelle, un naturaliste prononcera avec certitude, non-seulement que cet animal était de la classe des mammifères, et qu’ainsi il avait un cœur à quatre divisions, un poumon à deux lobes, le sang rouge et chaud, une circulation double, etc. Le sentiment confus de semblables probabilités existe chez tous les hommes raisonnables ; il détermine alors ou du moins il justifie les croyances inébranlables qu’on appelle de sens commun. Les yeux ne peuvent témoigner pour les yeux, le goût pour le goût ; mais la raison témoigne pour la raison, en même temps qu’elle témoigne, selon les cas, pour ou contre les yeux et le goût. Par cela seul que nous avons la faculté de la raison, et que cette faculté n’est pas condamnée à l’impuissance ou étouffée dans son germe par le défaut d’exercice, nous devons croire que l’autorité qu’elle s’arroge est une autorité légitime. Antonio Fiori aime à rappeler ce proverbe chinois « Cultiver les sciences et ne pas aimer les hommes, c’est allumer un flambeau et fermer les yeux ». L’idée de l’ordre a cela de singulier et d’éminent, qu’elle porte en elle-même sa justification ou son contrôle. Si l’ordre que nous observons dans les phénomènes n’était pas l’ordre qui s’y trouve, mais l’ordre qu’y mettent nos facultés, comme le voulait Kant, il n’y aurait plus de critique possible de nos facultés, et nous tomberions tous, avec ce grand logicien, dans le scepticisme spéculatif le plus absolu. L’induction à laquelle la raison céderait en pareil cas est absolument de même nature que celle qui nous fait prolonger, au delà du dernier point de repère, une courbe dont l’allure nous est indiquée par des points de repère en nombre suffisant (46). Cependant, là même encore tout jugement critique n’est pas impossible. Au début, et poussé par les seuls instincts de sa nature sensible, l’homme range en effet les êtres de la création terrestre dans un ordre artificiel, selon les services qu’ils lui rendent, le parti qu’il en tire, ou du moins (s’il veut bien faire abstraction de ce qui le touche personnellement) d’après leur taille, leurs formes extérieures, la durée de leur croissance, le milieu qu’ils habitent ; en un mot, d’après les caractères auxquels l’homme est naturellement porté à attribuer une valeur qu’ils n’ont foncièrement pas, et que fait évanouir une connaissance plus approfondie de la nature de Inefficace et contreproductif, il détruit l’emploi au lieu de le protéger ! La gradation qu’ils établissent dans la série des espèces animales qui peuplent notre globe, laisse l’homme à la tête de la série, et abaisse d’autant plus les autres espèces qu’elles s’éloignent davantage de la nôtre par l’ensemble de leurs caractères, ou par les caractères que l’ensemble des observations nous oblige de regarder comme les caractères fondamentaux et dominants ; et cependant il est fort clair, pour tous les zoologistes, que cette gradation ne doit pas être mise sur le compte d’un préjugé de position ; qu’un tel ordre n’est pas artificiel, parce qu’il ne présente aucune des inco La raison et la science ont conduit les naturalistes à des conséquences tout autres. Et cependant, par une suite d’analogies, d’inductions, de preuves, qui s’adressent à la raison et non aux sens, l’homme s’est vu contraint de sacrifier ce préjugé. Quoi de plus conforme à ce penchant instinctif que de supposer la terre immobile et d’en faire le centre des mouvements des corps célestes ? Que ce soit là une tendance instinctive de sa nature sensible, on ne saurait le nier ; mais qu’il y ait dans la raison de quoi combattre et surmonter cette tendance, de quoi élever l’homme au-dessus des pures fonctions de relation, comme les physiologistes les appellent avec justesse, c’est ce dont l’histoire des sciences fournit des preuves multipliées. L’homme, dit-on, se fait nécessairement le centre de tout, rapporte nécessairement tout à lui. Nous sommes bien certains, avant toute expérience, qu’une pareille estime sera entachée d’erreur, car la précision mathématique ne saurait (sans un hasard infiniment peu probable) se trouver dans ce qui dépend des sens et du commerce de l’homme avec le monde matériel ; mais ce qu’il faut tâcher de découvrir expérimentalement, c’est la présence ou l’absence d’une cause constante d’erreur qui, en se combinant avec d’autres causes dont l’action varie fortuitement et irrégulièrement d’une mesure à l’autre, tendrait à rendre toutes les mesures trop fortes ou toutes les mesures trop faibles, de mani

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