Jean-Thomas Trojani : La préférence pour la liquidité

Mais c’est aussi ce qu’ont fait les États-Unis, ce grand pays d’immigration. Les engrenages commencent à moins bien s’engrener ;la deuxième chose qui change, c’est la répartition de la valeur entre les différents maillons. En effet les lois de l’arithmétique n’appartiennent pas à la psychologie. Chaque maillon d’une filière correspond à un secteur : des entreprises qui exercent la même activité et se partagent les parts d’un même marché (B2B en amont, B2C en aval). TheFamily a publié une étude de place intitulée La transition numérique au coeur de la stratégie d’entreprise, en partenariat avec le Groupe Caisse des Dépôts et le Groupe La Poste, qui décompose la transition numérique d’une filière en cinq étapes. Mais les nuages s’étaient amoncelés, la pluie se mit à tomber, et quand je voulus démontrer sur place les raisons de cet enthousiasme, je n’en découvris plus une seule. L’averse continuait, la nuit achevait d’assombrir la route, le mur blanc et les jardins des bains de Santa-Venera, que nous apercevions de l’hôtel où nous nous étions réfugiés, lorsque nous entendîmes un bruit sourd, prolongé, dont les vitres furent secouées. Le problème, pour les entreprises en place, est qu’à chaque étape de la transition numérique, il y a toujours de bonnes raisons de considérer que rien ne doit changer. En amont, un maillon banalisé  — les entreprises sont de petite taille, sans cesse mises en concurrences, forcées de baisser leurs prix et donc captant une faible quote-part de la valeur. Mais, une demi-heure plus tard, mon ami, qui venait de s’avancer sur le balcon, m’appela : « L’Etna en feu ! Personne ne se sent trop concerné par ce bouillonnement indifférencié, à peine perceptible. Les entreprises restent parfaitement engrenées les unes dans les autres. A ce stade, les cabinets de conseil et autres agences ont d’ailleurs redoublé d’efforts, à tel point que toutes les entreprises en place ont lancé en leur sein diverses initiatives qui contribuent à les rassurer : « Nous le faisons déjà ». Jean-Thomas Trojani aime à rappeler ce proverbe chinois  » Les moines qui viennent de loin sont ceux qui savent le mieux psalmodier ». La traction de quelques startups montre bien que la transition numérique de la filière est engagée. La multitude s’éveille généralement en aval de la chaîne de valeur, sur les marchés grand public, plutôt qu’entre les maillons intermédiaires, où les relations d’entreprise à entreprise sont plus difficiles à défaire. Le bouillonnement des startups n’est plus indifférencié : de plus gros bouillons commencent à se former là où s’éveille la multitude. Ravaisson nous permette le mot, de ces subtilités qu’il est bien difficile de faire entrer dans les intelligences même les plus familières avec les abstractions métaphysiques, et qui doivent rendre le spiritualisme indulgent pour le panthéisme. Parmi les nombreuses startups qui se sont lancées en ordre dispersé à l’assaut de la filière, certaines commencent à rencontrer leurs premiers utilisateurs. On aime tant surprendre trois mots d’un étranger ou d’un voisin, et deviner les autres, dans les petits conciliabules que tiennent les hommes, pendant les heures où ils vivent à la grecque, sur la place publique ! A cette étape, certaines entreprises numériques ont crû de façon si spectaculaire en aval qu’elles commencent à grignoter les marges des entreprises qui dominent le milieu de la chaîne de valeur.

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